Une offre hors délai est en principe éliminée, même pour une minute de retard. Mais que se passe-t-il lorsque la plateforme de l’acheteur a bloqué le dépôt, par exemple à cause d’une taille de fichier trop importante ? Depuis une décision du Conseil d’État du 13 novembre 2025, la réponse est plus nuancée : l’acheteur ne peut pas toujours écarter l’offre. L’entreprise doit cependant prouver qu’elle a agi à temps et que son matériel fonctionnait. Cet article s’adresse aux entreprises candidates, en particulier aux PME. Il aide aussi les acheteurs à traiter ces situations sans risque de référé.
Offre hors délai : le principe de l’élimination
L’article R. 2151-5 du Code de la commande publique est très bref : « Les offres reçues hors délai sont éliminées. » La règle vaut aussi pour les candidatures, selon l’article R. 2143-2. Elle protège l’égalité entre les entreprises. En effet, un candidat qui dépose plus tard dispose de plus de temps que ses concurrents.
Par conséquent, l’acheteur n’a pas à analyser une offre arrivée après la date et l’heure limites. Ce principe s’applique en procédure formalisée comme en procédure adaptée. Il vaut également lorsque le retard ne dure que quelques secondes.

L’exception posée par le Conseil d’État
Dans l’affaire AP-HP (CE, 13 novembre 2025, n° 506640), une entreprise avait tenté de déposer son offre à deux reprises, le matin et en début d’après-midi. Or la plateforme refusait les fichiers, car ils dépassaient une limite de taille que les candidats ignoraient. L’entreprise avait finalement transmis son offre par un lien de téléchargement, moins de deux heures après l’échéance.
Le Conseil d’État a jugé que l’acheteur ne pouvait pas écarter cette offre comme tardive. Selon la décision, l’acheteur ne peut pas rejeter une offre électronique lorsque le candidat n’a pas pu la déposer à temps sur la plateforme, s’il établit deux éléments :
- il a accompli en temps utile les diligences normales attendues d’un candidat ;
- son propre équipement informatique fonctionnait normalement.
De plus, l’acheteur devait informer les candidats de la contrainte de taille des fichiers. Enfin, le juge a rappelé que la copie de sauvegarde reste une simple faculté : on ne peut pas reprocher au candidat de ne pas l’avoir utilisée.
Une jurisprudence dans la continuité
Cette solution reprend les conditions posées par une décision du 23 septembre 2021 (RATP, n° 449250). Selon cette jurisprudence, lorsque le candidat apporte ces preuves, il revient ensuite à l’acheteur de démontrer que sa plateforme fonctionnait correctement. La charge de la preuve se partage donc entre les deux parties.
Offre hors délai : les preuves à réunir
Le candidat doit pouvoir montrer qu’il n’a pas attendu la dernière minute. Il conserve donc tout ce qui date ses tentatives :
- les captures d’écran des messages d’erreur, avec l’heure visible ;
- les courriels automatiques de la plateforme ;
- les échanges avec l’assistance de l’éditeur ;
- le message envoyé à l’acheteur pour signaler l’incident ;
- les éléments qui montrent que sa connexion et son poste fonctionnaient.
Ensuite, l’entreprise écrit immédiatement à l’acheteur, avant l’heure limite si possible. Elle décrit l’incident et demande la marche à suivre. Si l’acheteur rejette malgré tout l’offre, l’entreprise peut envisager un référé précontractuel avant la signature du marché.

Côté entreprise : éviter le dépôt tardif
La meilleure protection reste l’anticipation. D’abord, déposez votre offre au moins la veille de l’échéance. Ensuite, testez le dépôt dès que possible avec un fichier de taille comparable. Puis compressez ou découpez les fichiers volumineux, comme les plans. Vérifiez aussi les formats acceptés et la signature électronique si l’acheteur l’exige. Enfin, gardez l’accusé de réception de la plateforme : il prouve l’heure exacte du dépôt.
Un incident sur votre propre réseau ne justifie pas, en revanche, un dépôt tardif. La décision de 2025 suppose en effet que votre matériel fonctionnait normalement. Par ailleurs, la copie de sauvegarde peut vous protéger si la consultation la prévoit : envoyez-la dans le délai, selon les modalités fixées par le règlement. Enfin, désignez une personne chargée du dépôt et une autre en renfort. Ainsi, une absence imprévue le jour de l’échéance ne bloque pas toute la réponse.
Côté acheteur : traiter l’incident sans fragiliser la procédure
L’acheteur annonce dans le règlement de la consultation les contraintes techniques, notamment la taille maximale des fichiers. Lorsqu’un candidat signale un incident, il demande à l’éditeur de la plateforme les journaux de connexion. Ensuite, il examine les preuves du candidat au regard des deux conditions fixées par le juge. Si elles sont réunies, il intègre l’offre à l’analyse. Il trace enfin sa décision dans le rapport de présentation ou le dossier de la procédure.
Cas pratique : un bureau d’études et ses plans trop lourds
Un bureau d’études tente de déposer son offre à 10 h, pour une échéance fixée à 12 h. La plateforme affiche une erreur à chaque essai. L’entreprise réalise des captures d’écran et appelle l’assistance, qui confirme un dépassement de taille non annoncé. À 11 h 30, elle écrit à l’acheteur. Puis elle dépose son offre en plusieurs fichiers à 12 h 20. L’acheteur obtient les journaux de la plateforme, qui confirment les tentatives. Il accepte donc l’offre, conformément à la jurisprudence de 2025.
Offre hors délai : à retenir
- Le principe reste l’élimination de toute offre arrivée après l’heure limite.
- Une offre électronique bloquée par la plateforme peut être sauvée.
- Le candidat prouve des diligences en temps utile et un matériel en bon état.
- L’acheteur doit annoncer les contraintes techniques de dépôt.
- Déposer la veille reste la meilleure protection.
Bulletin des Marchés Publics Le guide pratique des marchés publics pour acheteurs et entreprises